Sensibilisation au jus de pelouse

Suspectée depuis la fin des années 1970, l’allergie au jus de pelouse longtemps été confondue avec l’allergie aux pollens de graminées car  plusieurs allergènes peuvent être présents à la fois dans les feuilles, les tiges et les pollens de plusieurs plantes .

En 1984, une étude  démontrait in vivo et in vitro la multiplicité des particules allergéniques du ragweed (Ambrosia artemisifolia) de diamètre allant de 1 à  plus de 6 microns, présentes dans toutes les parties de la plante, surtout l’inflorescence. Pour les  auteurs, ces particules allergéniques, présentes et après la saison  pollinique de l’ambroisie, étaient capables de provoquer des symptômes chez les personnes hypersensibles en dehors de la pollinisation.

Toutefois, deux publications parues en 1976 et 1977 suggéraient déjà que jus de pelouse était une entité autonome.

  • Grimm rapportait le cas d’un patient qui souffrait de crises d’asthme lorsqu’il était à proximité d’herbes qui venaient d’être coupées et attribuait l’asthme au jus de pelouse.
  • Niinimâki , testant 149 patients atteints d’allergie aux pollens de graminées notait que l’herbe fraîchement broyée ne provoquait pas de réaction cutané (scratch test) chez ces patients, même si 6 d’entre eux présentaient une rhino-conjonctivite en tondant le gazon .

Des problèmes méthodologie pouvaient expliquer ce résultat discordant.

En 1986, Rowe et al.  ont étudié 50 patients consécutifs atteints de rhino-conjonctivite per annuelle ou saisonnière. Chez 25 (50 %) d’entre eux les symptômes ne s’aggravaient pas ou s’aggravaient peu pendant la coupe du gazon, 11 (22 %) avaient une aggravation légère et 14 (28 %) un aggravation sévère. La positivité des tests cutanés vis-à-vis des pollens de graminées, d’arbres et d’herbacées était plus fréquente chez ceux qui étaient  aggravés par la coupe du gazon, et qui avaient une élévation des IgE spécifiques contre les pollens de graminées.

En revanche, la fréquence de la positivité des tests cutanés aux allergènes des feuilles et aux moisissures était similaire chez les patients symptomatiques ou non symptomatiques, À cette époque, dans ce groupe de patients, personne n’avait pu mettre en évidence le rôle des allergènes végétaux non polliniques, malgré les constatations faites.

Il faut attendre l’observation d’une allergie professionnelle qui établit le lien entre la coupe du gazon et l’inhalation de jus de pelouse sous forme d’un aérosol chez un jeune jardinier âgé de 25 ans qui avait des antécédents de rhinite allergique et d’asthme.

Il présentait de fréquents épisodes de gêne respiratoire en coupant le gazon, travail qu’il effectuait 5 à 10 fois par mois. Trois de ces épisodes intenses nécessitèrent son admission en réanimation. En revanche, pendant ses vacances, même au printemps, ses symptômes d’asthme diminuaient fortement puis disparaissaient.

L’exploration allergologique montrait une augmentation modérée des IgE totales (246 Ul/ml), une positivité des prick-tests plus marquée pour les feuilles (papule : 11 x 9 mm) que pour les pollens (papule : 7 x 5 mm) d’ivraie (Lolium perenne). Il en était de même pour les dosages d’IgE sériques spécifiques par ELISA : 0,97 ±0,1 pour les feuilles et 0,36 ± 0,0 pour les pollens, alors que les témoins étaient négatifs, Le diagnostic d’asthme professionnel fut confirmé par un test de provocation bronchique (TPB) avec une chute biphasique du VEMS, tout d’abord immédiate (49 % au bout de 20 minutes) puis semi-retardée (21 % au bout de 8 heures). Ce TPB fut négatif chez 2 témoins atteints d’asthme intrinsèque.

Bien que les immunoblots aient montré quelques similitudes entre les allergènes des feuilles et des pollens, les auteurs formulent l’hypothèse du rôle déclenchant de l’aérosol de jus de pelouse formé au cours de Ia coupe gazon et inhalé par le patient.

En 2006,  ont été rapporté deux cas d’allergie au jus de pelouse survenus l’un au moment de la coupe de l’herbe, l’autre lors du ramassage  du gazon coupé.

  • Le premier patient, non sensibilisé aux pollens de dactyle ou aux moisissures (Alternaria, Cladosporium) présentait une importante réaction cutanée au jus de pelouse lors du prick test papule à 10 mm pour témoin codéine à 5mm
  • Le second, atteint de rhume des foins (papule de 22 mm observée lors du prick-test au dactyle), avait aussi une réaction cutanée au jus de pelouse (papule de 4 mm). Le dosage des IgE sériques spécifiques fut positif au jus de pelouse (0,33 et 9,5 kU/l) chez les deux patients

Il est maintenant reconnu que le responsable du syndrome d’anaphylaxie au jus de pelouse est la sous-unité L de la RubisCO (Ribulose 1,5 bisphosphate carboxylase/oxygénase), protéine enzymatique majeure du règne végétal, qui permet la fixation du carbone atmosphérique (C02) dans la matière organique. La structure de la RubisCO est complexe, c’est un oligomère d’environ 500 kDa. Elle est composée de huit grandes sous-unités L (large) de 56 kDa, et de huit petites sous-unités S (small) de 14 kDa, Ce sont les sous- unités de 56 kDa (RbcL) qui sont spécifiquement reconnues par les IgE des patients allergiques étudiés .

Le syndrome d’alylergie au jus de pelouse survient le plus souvent chez les jardiniers, mais aussi en milieu non professionnel. Les symptômes (conjonctivite, éternuements, toux, urticaire, asthme, anaphylaxie) ne sont pas spécifiques, mais les circonstances de survenue (coupe du gazon) sont très évocatrices. La manipulation de gazon tondu et l’inhalation d’aérosol de jus de pelouse au moment de la coupe sont responsables de ces symptômes indépendamment d’une allergie pollinique associée. L’allergène responsable est la sous-unité L de la RubisCO.

Docteur Françoise Leprince, Expert en allergologie, Comité de rédaction de l’ARCAA

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